BARBARA HENDRICKS

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BARBARA HENDRICKS

huis clos

© Mattias-Edwall
Barbara Hendricks continue sa route sur les chemins de la liberté. Elle chante le blues comme personne d'autre, comme quelqu'un d'engagé corps et âme dans l'art et ses convictions qu'elle n'a jamais cessées de défendre, en chantant mais aussi en se battant sur tous les fronts de la défense des droits humains. Barbara Hendricks fait partie de ces rares personnes, ces merveilles de la nature humaine pour qui noblesse des sentiments rime avec talent extraordinaire. Entretien avec une grande Dame.

 

Vous avez sorti un album intitulé The road to freedom il y a à peine un an en compagnie de votre Blues Band, album que vous défendez sur scène dans un spectacle original pendant lequel, en plus de « chanter le blues », vous citez des extraits de discours de Martin Luther King et un poème sur les enfants réfugiés. Une façon à vous, parmi tant d'autres, de vous battre pour l'art et la liberté. Vous considérez-vous vous-même comme une femme libre ?

Bien sûr. Oui, je suis une femme libre. Mais, nous sommes tous libres. Certes, il y a des gens qui sont dans des situations où ils ne sont pas traités comme étant libres… Mais, tout le monde est né libre. Malheureusement, il faut lutter pour que chacun respecte les libertés des autres.

Vous chantez le blues depuis une dizaine d'années. Une nécessité pour vous de revenir à vos racines et à celles de tous ?

Sur le plan artistique, j'ai eu besoin à un moment donné de connaître les racines du jazz qui sont le blues. J'ai ajouté le jazz à mon répertoire à un moment de ma carrière et j'ai compris que je connaissais assez mal d'où ça venait vraiment. Et le jazz, on l'oublie souvent, a des racines africaines et est arrivé via le blues avec les esclaves. Au départ, je me suis intéressée au blues par curiosité, pour « parfaire mon éducation ». 

Et, j'ai tellement aimé cette musique, j'y ai tellement trouvé une émotion profonde que je n'ai jamais arrêté de l'écouter et de la chanter.

Et y a-t-il des artistes, des chansons qui vous ont touchée plus que d'autres ?

Dans toutes les chansons que j'ai écoutées et que je chante pendant mon spectacle, il y a quelque chose qui me touche. Cette envie, ce besoin de continuer, de faire face aux difficultés de la vie, c'est surtout ça qui m'a attirée et qui fait que je ne m'en lasse pas.

Vous êtes diplômée en sciences. Qu'est-ce qui a fait que vous soyez passée à la musique ?

C'était mon destin. J'ai toujours chanté. Je ne me souviens pas n'avoir pas chanté un jour dans ma vie. J'ai commencé à chanter à l'église, mon père était pasteur. Après, il y a une différence entre chanter et en faire son métier. Pendant mes études de mathématiques et de sciences physiques, j'ai toujours chanté à côté. Si j'avais poursuivi dans la voie scientifique, j'aurais continué à le faire. Il se trouve que ça s'est inversé. Après mon diplôme, je suis partie étudier la musique à New York, car j'avais obtenu une bourse. Mais, ça n'a pas été aussi simple que ça. Quelqu'un m'a proposé un poste pour travailler sur un grand festival, où j'ai rencontré celle qui est devenue ma professeur de chant et c'est elle qui m'a encouragée à suivre cette voie. C'est en cela que j'ai dit que c'était mon destin. Je suis née pour chanter, après pour avoir une carrière de chanteuse, je ne sais pas.

Vous avez enregistré 80 disques, vous avez joué sur toutes les scènes les plus prestigieuses, vous avez prêté votre voix à de grands événements… Avez-vous l'impression d'un « devoir accompli » ?

La vie, c'est avoir des devoirs. On ne chante pas pour chanter. On a quelque chose à faire dans cette vie, il faut laisser une trace derrière. Enfant déjà, j'avais une grande sensibilité face à tout ce qui était injuste. En tant qu'artiste, personne publique, j'ai la possibilité de parler des injustices, de soutenir les droits humains, de les promouvoir. Mais çà, tout le monde peut le faire dans sa vie de tous les jours, dans son quotidien, en famille… Personne, certes, n'est parfait et parfaitement équilibré et c'est moi-même mon cas. Mais, je vis toujours avec l'intention de regarder, de respecter l'autre, même si je me sens menacée, même si j'ai un peu peur. Défendre les droits humains, c'est quelque chose qui commence chez soi. L'intention d'aimer l'autre n'est pas innée, ça demande de l'entraînement… Mais, si déjà en famille, entre amis, on a l'habitude de respecter l'autre, il est plus facile après d'essayer de comprendre un réfugié, un migrant qui a été obligé de fuir.

Quels ont été les moments les plus marquants pour vous ?

Sur le plan musical, ce sont toutes les rencontres avec des musiciens connus ou inconnus avec qui j'ai partagé des moments extraordinaires. Sur le plan humain, ce sont toutes les rencontres avec les réfugiés, notamment les femmes qui se sentent le devoir de s'occuper de tous les enfants, dans une telle dignité, alors qu'elles sont dans des situations où elles sont très vulnérables. Cette dignité, ce courage d'accepter la fatalité montre quelque chose d'extraordinaire. Par exemple, j'ai rencontré une femme réfugiée du Rwanda. Elle avait son propre enfant à côté d'elle qui n'avait plus de lumière dans les yeux et elle allaitait un autre bébé. C'est très fort… Ces femmes-là ne peuvent pas lâcher prise, n'en ont pas le droit et moi j'en ai encore moins le droit.

Vous parlez des enfants. Que pensez-vous des jeunes générations ?

Ce qui me surprend chez les enfants, c'est leur façon de s'adapter à toutes situations. Dans notre vie à nous, où nous sommes tous gâtés, on voit juste ce qu'ils ne voient pas. Dans les camps de réfugiés, je m'attendais à voir des enfants tristes et j'ai surtout vu des enfants qui rient, qui jouent. Les enfants, ce sont eux qui me donnent de l'espoir pour l'avenir. Leur façon de vivre nous apprend beaucoup sur nous-mêmes. On est gâté, comme je le disais et on ne pense même pas pouvoir vivre autrement, mais on peut le faire si c'est nécessaire. Si l'on a toujours envie de vivre, de survivre, on peut le faire.

Quelle musique vous accompagne au quotidien ? Des artistes dont vous vous sentez proche, que vous aimez ?

Tout d'abord, il y a les musiciens avec qui je travaille depuis toujours, qui font partie de ma famille. Nous avons un lien très fort, qui va bien au-delà de celui créé par le fait de travailler ensemble. Il y a aussi ceux que je rencontre et ce qui me lie à eux est le fait que nous faisons partie de la même famille qui est celle de la musique. Ce n'est pas pareil, mais c'est une relation forte aussi. Sinon, quand j'écoute de la musique, j'écoute du jazz. J'écoute aussi beaucoup les radios de la Nouvelle Orléans. Je ne choisis pas les morceaux, mais le programme est tellement varié ! Ça va du gospel, au cajun en passant par le bluegrass… C'est très enrichissant. Sinon, j'écoute beaucoup de musique de chambre.

Comment travaillez-vous votre voix ? Car, il y a le talent, mais j'imagine que c'est une discipline quotidienne…

Je n'aime pas le terme de « travailler » ma voix. Je pense que chaque chanteur doit comprendre que chanter, c'est avant tout écouter son propre corps. Il se trouve que, pour ma part, j'ai beaucoup chanté et dans un répertoire très varié. J'ai toujours eu quelque chose à prendre, à apprendre et c'est ce qui a remplacé ce travail. Au lieu de me dire je vais travailler ma voix tous les jours pendant deux heures, je la travaille avec mes partitions. Et quand je rencontre un problème sur une partition, là je fais un travail plus technique. Beaucoup de mes collègues s'astreignent à cette discipline. Moi, je n'ai jamais eu à le faire, je n'en ai jamais eu besoin. Mais, je dis toujours aux jeunes chanteuses qu'il ne faut pas obligatoirement suivre mon exemple ! Le chant, je le considère avant tout comme un instrument qui relève du corps et de l'esprit. Donc, il faut s'occuper de sa santé, enfin au moins faire un peu d'exercice physique. Cet été, par exemple, j'ai beaucoup tondu le gazon en écoutant la radio ! Être chanteuse, c'est être artiste, c'est être au service de la musique. Il faut laisser la musique traverser son corps et son esprit. Chanter est un travail spirituel, un travail sur soi-même.

Et vous faites depuis toujours de la musique un vecteur de vos convictions, des convictions que vous avez défendues en vous engageant personnellement, sur le plan politique… Une façon d'aller jusqu'au bout, mais aussi une preuve que l'art ne suffit pas à changer le monde. Pensez-vous, malgré tout, qu'un artiste peut changer des choses ?

Non, l'art ne suffit pas pour changer les choses, sinon il m'aurait suffi de chanter à Sarajevo pour arrêter la guerre… Mais, l'art a la force de nous rappeler que nous faisons partie d'une même famille qui elle-même fait partie de l'humanité entière. L'art, pour moi, c'est une conversation de la condition humaine. Tout le monde n'est pas touché par le même tableau, la même musique, mais cette conversation entre êtres humains qui existe depuis la nuit des temps, cette conversation qui continue aujourd'hui, c'est ça qui est important. Que ce soit par l'art ou par la déclaration des Droits de l'homme, tout le monde est lié. Chacun a sa place dans la famille de l'humanité. Simone Veil disait que pour éviter de nouveau la chute – je ne me souviens pas exactement des termes exacts qu'elle a employés… -, il faut d'abord de l'éducation et un travail sur soi-même pour reconnaître dans l'autre ce que nous avons en commun. La fraternité, l'humanité, c'est ça qui peut arrêter les guerres. L'art a sa place dans cette vibration qui nous rappelle que nous sommes tous les mêmes

Info+ 

► 15 novembre - 20h30 • Théâtre de Châtel-Guyon • www.theatre.chatel-guyon.fr (Complet)
► 16 novembre - 20h30 • Animatis - Issoire • www.issoire.fr

Propos recueillis par Corinne Chesne pour Octopus Magazine N°36 de novembre 2019